Le gagnant prendra tout !
Par Samuel Rondot.
Depuis toutes ces années que je fais ce métier et
que je suis en contact avec les marchés financiers, ce qui
me frappe le plus c'est la réaction des individus face
à l'argent.
Dans chaque période d'euphorie ou lors de chaque crise, ou
alors à chaque manifestation de l'avidité ou de
la peur des opérateurs, je me demande toujours comment
autant de monde peut être pris dans le même
piège.
Afin de démontrer le caractère irrationnel des
acteurs boursiers, un spécialiste de l'étude des
comportements a mis au point il y a plusieurs années la
démonstration suivante.
Plusieurs fois, j'ai eu l'occasion de lire cette
démonstration en langue anglaise mais je ne suis pas
sûr qu'elles aient été
communiquées en français alors qu'elle ne manque
pas d'intérêt.
C'est ce qu'on appelle « le gagnant prendra tout ».
Sur les marchés financiers nous trouvons ce type de
comportement notamment quand plusieurs grandes entreprises courent
après la même proie.
Le premier à décrire le
phénomène était
l'économiste Martin Shubik.
Ce jeu (que l'on retrouve souvent dans la
réalité) est identique à une vente aux
enchères standard, à un détail
près.
Prenons le cas d'une
enchère d'un billet de 20 €. Celui qui fait
l'enchère la plus haute remporte le billet. Une
fois que les enchères sont ouvertes, chaque nouvelle
enchère successive doit être plus important que la
précédente, disons par exemple de 50 cents.
La particularité de cette enchère est que lorsque
les enchères vont s'arrêter, non seulement celui qui aura fait
la plus grosse enchère doit payer son enchère
et en échange il recevra le billet de 20 €, mais celui qui arrivera
deuxième dans l'enchère sera obligé de
payer le montant qu'il a enchéri.
Prenons le cas par exemple ou la plus grosse enchère est de
8 € et la deuxième plus importante de 7,50
€. Les deux devront payer leurs enchères
à celui qui a organisé l'enchère, il
collectera donc 15,5 € et celui qui aura fait
l'enchère la plus importante recevra 20 € (donc un
gain net de 12 €) alors que celui qui aura fait la
deuxième enchère ne gagnera rien (et subira donc
une perte de 7,50 €).
Sur les marchés c'est un peu comme lorsque un investisseur
peut remporter la totalité de la mise en investissant un
tout petit peu plus que son concurrent.
Cette expérience a été
tentée à de très nombreuses reprises
que ce soit devant un parterre d'étudiants ou d'experts des
affaires. À chaque fois, il a été
possible d'observer un comportement à peu près
identique des enchères :
Après la toute première offre, les offres
augmentent rapidement jusqu'à 10 €. Alors il y a
une pause de quelque instant où ceux qui
renchérissent semble digérer le fait que avec la
prochaine enchère, le total des deux enchères les
plus importantes seront supérieures au prix de ce qui est
mis en jeu (toujours pour l'exemple, le billet de 20 €).
À ce moment clef, celui qui a fait la deuxième
enchère la plus forte, probablement avec une offre de 9,5
€, invariablement propose 10,5 €. Apparemment ils
pensent tous qu'il vaut mieux avoir une chance de gagner 9,5 €
que d'être certain que de perdre 9,5 €.
La plupart du temps, tous les autres qui ont fait des
enchères ont arrêté à ce
stade, et les deux principaux continuent rapidement d'augmenter leur
mise.
Quand leurs offres approchent les 20 €, il y a une
deuxième pose. Cette fois, ceux qui ont fait l'offre la plus
importante semblent prendre conscience que même celui qui va
remporter l'enchère ne récupérera pas
toute sa mise.
Celui qui a la deuxième enchère, probablement
à 19,5 €, hésite à offrir
20,5 €. Mais maintenant il va devoir peser ses alternatives.
S'il se retire, il va perdre avec certitude 19,5 €. Mais si il
offre 20,5 € et qu'il gagne, il ne perdra alors que 0,50
€. Alors tant qu'ils pensent qu’il y a
même une toute petite chance que l'autre personne qui
enchéri laisse tomber, cela a un sens de continuer.
Une fois que la limite de 20 € a été
dépassée, la vitesse des enchères
augmente encore. À partir de la c'est une guerre des nerfs
entre les deux personnes qui restent à enchérir.
Parmi les expériences, il est assez classique de voir les
enchères atteindre 50 € avant que finalement
quelqu'un s'arrête de frustration.
Vous pensez probablement que si on faisait cette expérience
avec des gens particulièrement intelligents, ou alors qui
savent déjà que rentrer dans ce type
d'enchère ou le principe favorise l'escalade du prix cela
n'arriverait pas.
Pourtant parmi les tests faits sur ce type d'enchère, il y
avait de très nombreux professionnels des affaires et
beaucoup d'autres qui avaient une parfaite connaissance de la
théorie des jeux.
Par exemple, on raconte
que le psychologue Max Bazerman a gagné 17 000 $ en mettant
aux enchères des billets de 20 $ à ses
étudiants quand il était professeur dans une
école supérieure de management, école
classée parmi les meilleurs au monde dans ce domaine.
Parmi plus de 200
enchères qu'il a organisées, le total des deux
plus grosses offres n'a jamais été de moins de 39
$ et même lors d'un cas unique est monté
à 407 $.
Ce qui est plus incroyable encore avec cette enchère
particulier, c'est que des psychologues ont montré
qu'à partir du moment où les règles
ont été bien comprises, la seule chose
nécessaire pour mettre en route le processus,
c'était que les deux premières
enchères soient déclarées.
À partir du moment où c'est le cas, il n'y aura
aucune porte de sortie pour aucun des participants.
À moins que bien sûr, les deux meilleurs
participants aient à un moment donné
l'intelligence de faire un pacte et de s'entendre sur l'issue de
l'enchère pour éviter que celui qui est second ne
passe son temps à doubler le premier.
Mais comme la plupart du temps, sur les marchés financiers
les autorités de tutelle interdisent ce genre de pratique,
nous ne sommes pas prêts de voir des
sociétés se vendre à des prix
dépassant largement ce qu'elles valent.
Pour cela, il faut juste que deux acheteurs s'intéressent
à la même proie et que pour le second y est plus
à perdre de ne pas mener ce rachat à terme que de
se coucher en cours de route. Comme aujourd'hui c'est souvent le cas
à cause de la taille des entreprises qui sont des
multinationales qui ne donnent une place de choix au premier, nous ne
sommes probablement pas prêt de voir
s'arrêter ce genre de comportement.

